Rencontre avec Emily Loizeau à l’occasion de son concert à la Bouche d’Air à Nantes le 28 novembre 2012.

Interview d’Emily Loizeau à l’occasion de la sortie de Mothers & Tygers

Sorti le 10 septembre dernier, son album ressemble à un conte musical, à l’ambiance intimiste, qui aborde de façon métaphorique les sujets de la transmission et de la disparition.

Emily, trois années se sont écoulées depuis votre album Pays Sauvage. Entre temps il y a eu la naissance de votre premier enfant. Comment se sont passé l’écriture et l’enregistrement de votre nouvel album Mothers & Tygers ?

Je suis allée m’isoler dans ma maison en Ardèche cévenole. J’ai besoin de ce recul, de ce repli, de cette solitude pour écrire et particulièrement pour celui-ci, qui est un album très introspectif. Avec mon compagnon nous sommes en train de bâtir un studio d’enregistrement, dans cette vieille ferme du XVIIème siècle, qui est une ancienne magnanerie (exploitation pour l’élevage du ver à soie). Alors qu’on pensait plutôt aller enregistrer l’album au Québec, on a finalement décidé de l’enregistrer chez nous avec mes musiciens. Tout le monde est venu et ça a été une aventure cévenole : c’était un moment assez magique.

Finalement vous avez besoin d’être proche de la nature pour pouvoir écrire ?

J’ai ce besoin vital d’espace et de nature pour être en contact avec moi-même, pour être dans une certaine qualité de silence et de concentration. C’est vrai que je me retrouve et que je me sens mieux dans ce genre de cadre, même si j’adore Paris où je passe une grande partie de mon temps. J’adore aussi le tumulte d’une tournée, mais j’ai besoin que ces moments-là s’entrecoupent de moments de repli.

Le poète William Blake est le fil conducteur de votre dernier album. Est-ce vrai que c’est votre grand-mère qui vous a fait découvrir ses textes et qu’est-ce-qui a motivé cette envie ?

Oui, enfant elle me lisait certains de ses poèmes. En retombant dessus un petit peu par hasard, je me suis remémorée ça et j’ai eu envie de découvrir, parce que la plupart des textes je ne les connaissais pas et ce que je connaissais c’était avec les oreilles de l’enfance. Comme j’aime bien me nourrir de lectures, entre autres, quand j’écris un disque, ça a été le livre qui m’a accompagné dans mes moments de pause. Finalement il est devenu familier, j’ai senti une correspondance entre le champ lexical, les thèmes abordés par Blake et ce que j’étais en train d’essayer de faire. Il y a une intimité qui s’est créée et du coup par cette familiarité je me suis sentie la liberté de pouvoir le citer ou adapter en français un texte. Ca avait du sens pour un texte qui parle beaucoup de filiation, d’utiliser les textes qu’on m’avait lus enfant.

Lire un poème de William Blake est en quelque sorte une expérience spirituelle. Est-ce-que vous diriez qu’écouter votre dernier album est une expérience spirituelle également ?

(Rires). Si je disais ça je serais bien prétentieuse.

Je vous dis ça parce qu’en écoutant votre album on a le sentiment que vous avez fait appel aux esprits et aux éléments de la nature.

Oui c’est vrai qu’il y a une dimension de recueillement, ça vient peut-être de là. C’est une confidence faite à soi-même, c’est comme un moment où on raconte une histoire pour savoir exactement ce qu’elle comprend et ce qu’elle raconte et on ne sait pas trop à qui on la raconte. On se dit qu’on se la raconte à soi-même, mais finalement on la raconte à quelqu’un d’imaginaire. Ce geste-là, je crois que c’est un peu le même geste que la prière finalement. C’est un moment où on est en contact avec soi et où on regarde ça à la fois de loin et de près.

En parlant de prière, dans votre album vous reprenez une prière navajo avec la chanson « May the beauty make me walk ».

Oui, je l’ai adaptée en musique et j’y ai aussi ajouté un refrain. C’est une prière que je trouve magnifique, sur la vie et le besoin de cette soif de vie et de beauté, pour être debout et que la vie vaille le coup finalement. Si cette soif n’est plus là alors est-ce qu’il ne vaut pas mieux de partir.

Si on ne sait plus être debout quand on voit la beauté devant soi, alors il faut peut-être s’éteindre.Emily Loizeau

Vous abordez souvent le thème de la mort dans vos chansons. J’ai lu que vous aviez une peur viscérale de la mort. Est-ce une peur que vous portez en vous depuis toute petite ou bien est-ce un évènement extérieur qui en est la cause ?

Depuis toute petite. C’est depuis toujours, mais c’est certainement lié à un évènement d’une enfance lointaine et que je ne pourrais peut-être pas forcément nommer. C’est souvent lié à des choses ces angoisses-là. Cette peur a évolué avec moi, elle ne m’a jamais quittée, elle a mûri, elle a pris un peu de tranquillité, un peu de sérénité, mais on ne se quittera jamais vraiment.

Finalement, est-ce-que écrire sur le thème de la mort est une façon d’exorciser votre peur ?

Oui, complètement, surtout dans ce disque-là. Je crois que c’est le moteur de mon geste musical, de mon geste d’écriture, donc forcément j’en parle. J’arrêterai peut-être d’en parler à un moment donné.

Vous avez dit que vous ne vouliez pas que votre enfant ait peur de la mort comme vous.

Non, ce que je lui souhaite c’est qu’elle la regarde bien dans les yeux. La peur de la mort c’est comme les phobies, le vertige ou la claustrophobie ou toutes ces choses, qui finalement vous empêchent de faire quelque chose. Parfois ça peut permettre de faire d’autres choses, moi ça me permet d’écrire. Mais je crois qu’au fond, on est mieux sans ça.

Vous avez dit que devenir maman a provoqué tout un tas de choses au niveau de votre réflexion sur l’existence, que vous n’étiez pas tout à fait pareil. Qu’est-ce-que cela a changé en vous ?

Je pense que c’est juste un regard sur l’existence, qui devient plus dense, il devient plus profond, plus serein aussi. Il y a tout un tas de choses qu’on comprend différemment, de son lien à ses parents, à ses grands-parents, de son lien à la vie et à ce qu’on nous a transmis, sur l’idée de vieillir, l’idée de passer le relais. Tout cela prend une teinte différente et plus dense.

Finalement avoir un enfant aurait pu vous apporter des craintes, mais au contraire on a le sentiment que ça vous a apporté une certaine sérénité.

Je crois que ça rend solide en fait. Oui évidemment, ça créé beaucoup d’inquiétudes, d’angoisses. Il y a malgré tout un socle, un sentiment d’accomplissement et une compréhension, qui font que certains nœuds se dénouent.

En tout cas le public découvre une nouvelle Emily Loizeau, je ne parle pas uniquement de votre changement de coiffure. Vous semblez plus fragile, ne serait-ce que votre voix qui me semble plus dans la retenue que dans vos précédents albums. Vous avez dit que vous parliez beaucoup de transmission et donc vous aviez choisi un son organique, physique, terrien pour cet album. Est-ce-que vous avez fait un travail particulier sur votre voix pour arriver à ce résultat ?

Je fais un travail sur ma voix pour essayer de progresser, d’être capable d’avoir une plus grande palette, pour comprendre mieux comment elle fonctionne. J’ai une voix qui a des failles, des fêlures, des fragilités, donc il faut non pas les contrer, mais accepter et en faire des choses. C’est un travail que je fais, indépendamment de ce disque. Par contre, comme je le disais, ce disque est comme une histoire qui se raconte à soi-même, donc le ton de la confidence était pour moi très important : un ton intime, comme quelque chose qu’on chuchote à l’oreille de quelqu’un ou à soi-même. C’est beaucoup moins tonitruant que « Un pays sauvage », qui était un cri libérateur.

Dans l’écriture, on sait que vous aimez jouer avec les métaphores et les allégories. J’ai envie de dire que votre musique est très visuelle. Qu’est-ce-qui nourrit votre imagination ?

Plein de choses différentes. La lecture de contes, contes pour enfants, contes de d’autres pays, les vieilles histoires qui transmettent des paroles d’Indiens d’Amérique. J’ai lu les mémoires de Géronimo, par exemple pour ce disque-là. Je lis beaucoup de poésie aussi, et puis de la musique. Je vais chercher un certain son ou une certaine inspiration, par exemple dans la musique de Steve Reich, ou bien aller chercher une humeur ou un ton dans le côté très pur de la musique baroque. Et puis il y a la peinture et les illustrations. Pour ce disque il y a eu aussi des lectures et des visionnages de films animaliers, sur le fonctionnement qu’ont certains animaux depuis des siècles. Voilà des choses très variées les unes des autres.

On vit chacune de vos chansons comme un conte qui éveille nos sens et fait appel à l’imaginaire. Est-ce-que vous seriez tentée par l’écrire de contes musicaux pour enfants ?

Peut-être. Ca fait partie des choses, comme l’écriture de nouvelles, qui m’attirent. Ensuite on verra de quoi la vie est faite.

A vos débuts vous avez fait du théâtre pendant 3 ans, avant de vous consacrer entièrement à la musique. On sait que votre grand-mère était comédienne. Est-ce envisageable qu’un jour on vous découvre en tant que comédienne ?

Ca fait partie des choses que j’ai envie de faire. J’avais fermé la porte à ça depuis le parcours que j’avais eu au théâtre. Mais depuis j’ai exploré ma manière à moi d’aborder la scène, qui m’a permis de gagner une certaine confiance, une certaine liberté et aujourd’hui une certaine envie d’aller la visiter autrement, mais je n’ai pas de plan de carrière. Je verrai. J’ai fait une petite apparition dans le prochain film de PEF (Pierre-François Martin Laval), mais c’était vraiment comme un geste amical de sa part et c’était un super moment. Et puis il y a quelques semaines, j’ai fait récitante pour Pierre et le loup au théâtre des Champs-Elysées, ce qui m’a beaucoup plu aussi. Pour moi c’est une histoire de rencontre, mais j’aimerais beaucoup. C’est mon troisième album, je n’ai pas envie de passer les prochaines à ne faire que cette espèce de routine du disque et de la tournée. Je crois qu’à un moment donné, pour pouvoir continuer d’écrire les choses qui à la fois me ressemblent et qui continuent de me surprendre, il va falloir que j’ai d’autres expériences pour m’enrichir.

Parlons à présent de la scénographie qui accompagne cette tournée ?

Elle est de Julien Bony, qui est un éclairagiste assez étonnant. Il travaille aussi avec Nosfell, Bertrand Belin,… Je lui avais dit que je voulais qu’on soit dans une forêt, une clairière, parce que cet album pour moi c’était ça qu’il symbolisait. Il a imaginé cette espèce de forêt un peu picturale, géométrique. Je suis très fière du travail qu’il a fait.

Quel regard portez-vous sur la chanson française d’aujourd’hui ?

Il y a des choses qui me plaisent et d’autres qui me plaisent moins, comme tout le monde, c’est normal. Il y a des choses qui m’inspirent, des choses qui m’excitent, des gens comme Camille, Jeanne Cherhal, Bertrand Belin ou Nosfell. J’ai envie de dire la musique en France plutôt que la chanson française, parce que je me sens inspirée par tout un tas de choses très différentes qui vont de Moriarty à Danyèl Waro en passant par Saul Williams, qui font vraiment des choses très différentes. C’est ça que j’aime en ce moment dans ce pays, c’est que j’ai l’impression qu’il y a une grande liberté, dans une certaine mouvance musicale qui est parfois en anglais, parfois en français ou en créole… Il y a une envie, parmi ces gens, de faire des choses très personnelles, avec une certaine sauvagerie je dirais : ne pas se laisser abattre par les idées de crise et des difficultés à vivre de son métier. Il y a une lutte que je sens chez certaines personnes, pour continuer de prendre des risques, pour faire de belles choses.


Emily Loizeau : Site Facebook

Merci à Emily Loizeau pour son accueil ainsi qu’à Nicolas Humbertjean grâce à qui cette rencontre a pû se faire.