Dans un livre impudique et sincère, le dessinateur Joann Sfar déterre son père, figure imposante, dévoile son amour pour Romain Gary, ses explorations avec la jeune fille au pair et son « complexe de Shéhérazade ». Un roman autobiographique sans pathos ni larmes mais avec humour pour raconter les tensions, secrets et particularités de sa famille.

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Joann Sfar, chez lui à Nice // © Collection particulière

Joann Sfar, l’écriture pour pleurer… de rire

Comment tu parles de ton père est divisée en deux parties. Une première partie semble avoir été écrite juste après le décès de son père, sous le coup de l’émotion. Il est en vacances en Crète avec ses enfants après la séparation d’avec Sandrina Jardel, revient sur les obsèques du père, et sur les souvenirs d’enfance. Cette enfance marquée par la mort de sa mère.

Sauf qu’il y a interdiction de le dire à l’enfant. Officiellement, elle est en voyage. À 5 ans, il apprend la vérité. Il ne l’attendra plus. Ce voile posé sur la mort de la mère réapparait, symboliquement et pathologiquement, à la mort du père : Joann Sfar, au début de l’écriture du livre, est presque aveugle. Éploré et perdu. « You have bad tears » lui dit l’ophtalmologue crétois dans un anglais scolaire.

Plus tardive la seconde partie revient sur l’adolescence et apporte un éclairage nouveau sur les rapports du père avec son fils : « C’est cela qui me manque le plus depuis le décès de mon père : je ne parviens plus à avoir peur de quiconque ». Au-delà de l’emprise paternelle, le second discours expose ses pensées politiques et humanistes (conflit israëlo-palestinien, Charlie,…). Sans oublier la place de choix qu’occupe sa Mamy Esther.

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Exemple de l’emprise paternelle, teinté d’ironie par Joann Sfar.

L’imaginaire -et le dessin évidemment- comme bouée de sauvetage est joliment exprimé. Avec un réalisme enfantin à la Goscinny (celui du Petit Nicolas), il décrit le corps qui lâche des proches disparus et repense au petit Joann qui va voir La Guerre des étoiles. Souvenir prégnant des dernières images du Dark Father, son masque inexpressif. Le père de Joann est mort dans ses bras.

Je dois beaucoup à mon père mais le plus grand cadeau qu’il m’a fait  a consisté à ne pas savoir dessiner. Merci, papa, d’avoir laissé un espace vierge, dans lequel aujourd’hui encore je m’efforce de grandir.
Joann Sfar, EXTRAIT DE COMMENT TU PARLES DE TON PÈRE

Joann Sfar, cet « ourson affamé d’étoiles »

Il y a l’autorité d’André Sfar, la peur, la religion et ses interdits. Le Niçois transgresse finalement ses principes éducatifs, comme un enfant prendrait plaisir à sauter dans les flaques, pour parler de liberté, d’imagination, de dessin, de sexe…

Comment tu parles de ton père se construit sur les digressions qui, toutes, convergent vers le recherche de la paix, intérieure et universelle. La paix à faire avec son histoire familiale, l’apaisement à trouver après la séparation, l’espoir d’un monde plus serein…

Il y aura la paix lorsque les hommes oseront n’être plus d’aucun clan.
Joann Sfar, extrait de comment tu parles de ton père

Sous la figure du père omnipotent, redouté et pleuré jusqu’à la presque cécité, c’est bien d’émancipation dont nous parle Joann Sfar. Et de la transmission de cette émancipation réussie puisque le dessinateur est père de deux enfants.

Joann Sfar

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Joann Sfar // Crédit photo : Frédéric Stucin

Dessinateur et scénariste de bande dessinée, réalisateur de cinéma (César du meilleur premier film pour Gainsbourg, vie héroïque, et César du meilleur film d’animation pour Le Chat du rabbin), Joann Sfar est né à Nice en 1971. Intarissable raconteur d’histoires, il puise son imaginaire dans la fiction populaire et le folklore lié à ses origines juives, qui imprègne nombre de ses albums comme Le Chat du Rabbin – la série qui l’a imposé auprès du grand public et s’est vendue à ce jour à plusieurs millions d’exemplaires.