Le sixième album de La Grande Sophie La Place du fantôme est sorti dans les bacs. Rencontre à la Bouche d’Air à Nantes avec la grande artiste à l’occasion de son concert le 07 avril 2012.

Interview de la Grande Sophie pour la sortie de La place du fantôme

La Grande Sopphie, pour votre précédent album Des vagues et des ruisseaux, vous aviez écrit et composé isolée chez vous. Dans quelles conditions avez-vous préparé votre nouvel album La Place du fantôme ?

Je fonctionne toujours de la même façon. Dans un premier temps, j’ai besoin d’être seule, donc je travaille beaucoup chez moi. Je suis complètement indépendante ; c’est-à-dire que j’écris mes chansons, mes paroles, je les structure et ensuite je fais beaucoup de choses avec mon ordinateur, ma guitare. J’enregistre des arrangements aussi, je cherche des directions en tout cas. Donc je suis très précise, avant de passer à la phase avec qui je vais travailler et en fonction des couleurs que j’ai mise. Là j’ai écris 13 chansons et je mettais des lignes de basse synthé partout. Mais je ne maitrisais pas bien ces sons là, donc je me suis dit que j’aimerai bien mélanger l’acoustique et le synthétique. J’ai fait tous mes arrangements comme ça et je me suis dit : qui pourrait m’accompagner sur cet album, pourrait collaborer avec moi ? C’est de là que j’ai eu l’idée de travailler avec Vincent Taeger, Vincent Taurel et Ludovic Bruni, puisque ce sont déjà vraiment des musiciens spécialistes, ils abordent la musique de façon très ludique et puis Vincent Taurel c’est vraiment un spécialiste des synthés. Une fois que je leur ai livré tout ça, on s’est enfermé tous les quatre, puisque j’ai co-réalisé avec eux, et on a cherché à amener plus loin mes maquettes, à travailler les sons. Moi je voulais en tout cas qu’il y ait beaucoup de place pour la musique, c’est la première fois que je mets moins de textes qu’auparavant.

Effectivement, ce nouvel album prend un nouveau virage, qui se traduit aussi par le travail au niveau de votre voix.

Oui, alors au niveau de ma voix, avant de rentrer en contact avec les musiciens, j’ai passé beaucoup de temps à choisir la bonne tonalité de chaque titre. Je me suis posé vraiment beaucoup de questions. En fait, je n’aime pas la démonstration vocale, ça ne m’intéresse pas. Pourtant j’ai une voix assez large, je peux faire beaucoup de choses avec et je ne l’ai jamais vraiment exploitée. Là j’avais envie qu’on découvre une autre facette de moi, j’avais envie d’être précise, parce que je me suis rendu compte que j’avais souvent cette étiquette de chanteuse guillerette, joyeuse. Je suis comme ça aussi mais pas que, parce que mes textes n’ont jamais été forcément drôles, il y a de l’auto-dérision, mais je ne raconte pas que des trucs drôles. En tout cas c’était ce que l’on retenait de moi et je me suis posé des questions, parce que j’avais l’impression qu’il y avait une espèce de décalage. J’ai compris pourquoi après : parce que je suis super heureuse d’écrire une chanson et de la chanter devant un public et je pense que c’est ce qui déborde de moi avant tout. Donc là, même s’il y a encore cette joie d’aller chanter mes chansons, sinon je ne serais pas là ce soir, il y a aussi avec l’expérience, maintenant c’est mon 6ème album, le fait d’aller chercher vraiment d’être au plus juste. C’est ce que j’ai voulu faire au niveau de ma voix : de trouver la bonne tonalité et le bon tempo.

Finalement cet album vous l’avez vraiment maîtrisé de bout en bout.

Au départ dans la musique je suis une autodidacte, j’avais du mal à exprimer ce que je voulais entendre. Je n’ai pas un vocabulaire technique de musicienne, j’ai fait très peu de solfège. Je me rendais compte que c’était compliqué pour moi d’exprimer, d’expliquer aux autres ce que je voulais. Donc je me suis donné les moyens, j’ai beaucoup travaillé pour être indépendante et pour moi l’informatique musicale m’a beaucoup aidé. Une fois que j’arrive à donner la direction, les gens n’ont plus qu’à écouter et c’est précis, ils savent vers où aller et donc c’est beaucoup plus simple pour moi.

Parlons à présent de la pochette de votre album, que je trouve très réussie.

C’est une photo de Yann Orhan. C’est un photographe que j’avais vraiment admiré par rapport à ce que je voulais. Je voulais un portrait noir et blanc, je voulais qu’il y ait justement ce côté lumineux qu’on connaissait de moi, mais je voulais aussi qu’il y ait un côté beaucoup plus sombre et je voulais que ce soit comme une radiographie, lui s’est amusé à dédoubler l’image, par rapport à l’album aussi je pense. Je suis très contente de cette pochette.

Je vais vous donner ma propre interprétation de cette pochette et vous allez me dire ce que vous en pensez. On vous voit donc le visage séparé en deux, avec cette impression d’avoir d’un côté une Sophie qui se projette et regarde son avenir droit devant elle, et de l’autre une Sophie plus songeuse, empreinte aux souvenirs du passé.

Alors on pourrait appeler ça de la nostalgie. Parce que pour moi c’est le sens de la nostalgie. Je n’aime pas être nostalgique en fait, j’ai besoin d’aller de l’avant. Mais j’ai des chansons qui parle de ça, je pense à « Devenir grande » lié à l’enfance, j’ai eu besoin d’en parler. Après, pour moi l’album il est plus dans ce que vous avez dit, qui regarde devant, qui se regarde aussi. A un moment donné c’est un album où ce regard il va de l’avant, parce que je fais un bilan, un constat. J’ai eu besoin d’un miroir, je me suis regardé les yeux dans les yeux, et cet album c’est aussi ça. Avec une chanson comme « Tu fais ton âge » par exemple.

Dans cet album vous abordez pas mal le sujet du temps qui passe.

Oui, il y a ce côté-là. Pour moi, j’y vois plus le thème de l’album, où dès que je commence à chanter « Bye Bye », tout est annoncé. Je sais que je dis au revoir à des choses et pour moi on est dans ce côté-là principalement.

Avec cet album, on a le sentiment que la boucle est bouclée : vous commencez avec le titre « Bye Bye » et finissez avec le personnage de Suzanne. C’est finalement une page qui se tourne.

Je pense oui. Pour moi l’album il était nécessaire pour pouvoir passer à autre chose aussi.

Vous êtes une artiste qui a la réputation d’être plutôt pudique, pourtant ce nouvel album est très introspectif, un peu comme une mise à nu.

Pour moi je dis beaucoup oui, je ne me suis jamais autant livrée. Après, quand les chansons arrivent dans les oreilles des autres, je remarque que chacun va y prendre ce qu’il veut. Et moi je ne peux pas donner toutes les clés non plus, parce que je raconte mon histoire, j’ai l’impression d’être très précise. Mais finalement je me rends compte, quand les gens viennent me voir après, qu’ils me racontent d’autres histoires sur mes chansons et je trouve ça bien.

Il est vrai que vous laissez une part énigmatique dans tous vos textes.

Oui, je trouve ça important. Je trouve ça dommage d’avoir tout, toutes les clés. Après il y en a qui vont tout comprendre d’un coup, ça m’arrive d’être énormément surprise parce qu’on vient me le dire. Mais c’est ma façon de dire les choses qui est comme ça.

On a le sentiment dans cet album que vous assumez pleinement la facette énigmatique, presque fantomatique qui est en vous, et tout comme vous le disiez tout à l’heure, désormais vous assumez toutes les facettes de votre voix. Avez-vous le sentiment de vous être enfin trouvé ?

Je ne sais pas si on arrive à se trouver complètement en fait. On découvre toujours des choses nouvelles en soi, je m’en rends compte. Il y a un certain nombre d’années on se dit tiens on est comme ça et puis après on se dit on est aussi comme ça. C’est bien de découvrir qu’avec le temps il y a de nouvelles émotions, de nouvelles sensations.

Est-ce que le fait d’avoir transformé vos angoisses et vos blessures en chansons, a été une thérapie pour vous, un peu comme une psychanalyse ?

En fait je ne connais pas la psychanalyse, donc je ne pourrai pas comparer. Mais je pense que quelque part oui. Déjà pour moi la musique c’est un moyen de communication, c’est ce qui me permet de dire, de m’exprimer. J’en dis beaucoup moins dans ma vie, j’observe beaucoup en fait. Quand il s’agit d’arriver à faire des phrases, c’est plus compliqué, j’ai besoin de la musique : j’ai besoin de choisir mes mots, j’ai besoin de les mettre en place, de les faire sonner aussi. C’est important pour moi qu’il y ait quelque chose d’harmonieux. Et voilà, c’est ma seule et unique façon, c’est toujours ce qui m’a liée aux autres. C’est pour ça que la scène c’est important pour moi, parce que c’est le contexte, c’est le partage avec un public et c’est être à fond dans le présent.

A ce propos, vous avez déjà des idées pour votre prochain album, même si c’est un peu tôt puisque votre nouvel album vient tout juste de sortir.

Je me pose des questions, mais je n’ai pas vraiment commencé. A part sur cette tournée, j’ai écris une nouvelle chanson. J’avais très envie d’amener une nouvelle chanson sur cette tournée. En fait, j’avais très envie d’écrire une chanson très ambigüe où on ne sait pas si je parle au public ou bien si je parle d’un être qui a disparu et qui réapparaît. J’ai eu envie de l’écrire pour cette tournée, elle n’existe que sur scène. Donc il y avait un challenge pour moi. Et puis c’était de me dire aussi, qu’est-ce qui pourrait y avoir de différent sur cette tournée. D’habitude je fais une reprise, là j’ai dis je vais écrire une chanson.

Je vais revenir sur cette phrase très énigmatique, lorsque vous dites que vous avez décidé de dire adieu à cette présence qui vous a manqué, que vous avez cherchée et qui n’est jamais arrivée. Est-ce-que vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Il y a toujours une relation très ambigüe entre une absence et la présence. C’est-à-dire que pour moi, une absence peut-être tellement forte qu’elle se transforme en présence. Après il y a tout un rapport qui se créer où on part à la recherche, on essaye de revisiter ses obsessions, moi en l’occurrence c’est le temps qui passe. J’ai également eu besoin d’explorer ma voix, j’ai eu besoin d’avoir d’autres sensations vocales, des voix de tête que je n’utilisais que dans mes chœurs. Les résonances font que quand on chante en voix de tête, c’est totalement différent, on atteint quelque chose d’assez fantomatique aussi, donc je l’ai utilisé. En tout cas je l’ai assumée, parce que je n’ai pas toujours assumé de chanter en voix de tête. C’est ce rapport entre une absence très forte qui s’est transformée en présence, je suis même allé jusque à me créer un personnage « Suzanne », pour me livrer. Le fait qu’elle soit fictive, je savais que c’était comme la musique, c’était infini, je pouvais tout lui dire et je n’étais pas inhibée.

Vous avez dit adieu définitivement à Suzanne ?

Je n’ai pas dit adieu à Suzanne, parce que c’est une épaule.

Suzanne a été créée pour dépasser quelque chose. Je pense que j’aurai suffisamment de force, même si c’est tout frais, pour arriver à dépasser tout ça. Mais je ne peux pas donner toutes les clés de mon histoire.La Grande Sophie

Votre album « La Place du fantôme » est très bien accueilli par la presse. Est-ce-que vous pensez que ce succès tient au fait que vous vous êtres davantage livrée par rapport à vos précédents albums ?

Je n’espère pas. Ca m’embêterait que ce soit ça. C’est vrai que j’ai cette chance là, il est très bien accueilli. La presse, les médias, c’est le premier écho qu’on a.

Donc ça compte.

Oui bien sûr, même si je sais qu’après je vais retrouver et public et que je vais avoir une seconde approche. Mais c’est vrai que ça fait plaisir, parce qu’on ne sait jamais ce qui va se passer. Evidemment on en parle donc ça me fait vraiment plaisir, mais est-ce qu’on en parle parce que je me livre ou bien c’est ce qu’on attendait de moi. Ce n’est pas le but d’une chanson je crois. Ce n’est pas ce qui fait une bonne chanson. Je pense qu’on peut faire des belles chansons sans se livrer. On peut-être touché par une mélodie, on peut-être touché par un texte qui ne correspond pas à la personne. Après est-ce qu’on sent que je l’incarne plus, peut-être que c’est ça aussi.

Je voudrais juste revenir sur vos débuts, avec les nombreux concerts que vous avez donnés dans les cafés de la capitale. Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?

Je n’avais pas d’autre choix, pour moi à partir du moment où j’avais décidé de faire de la chanson, c’était rentrer en contact avec un public. Evidemment qu’on n’allait pas me proposer la première partie de l’Olympia tout de suite en claquant dans les doigts, en tout cas je n’avais pas suffisamment de relations pour ça. Donc je me suis construite vraiment avec mes petits bras (rires). J’y suis allé avec ma grosse caisse et j’allais jouer partout par plaisir. Je prenais même le RER avec la grosse caisse et la guitare et voilà je partais sur les routes dans des touts petits lieux et à chaque fois j’avais un écho positif. Donc moi je n’ai jamais pris ça comme une galère. Parce que parfois on me dit, tu as eu un parcours où tu as galéré tout ça.

Là où certain aurait peut-être abandonné, vous vous êtes accrochée.

Moi en tout cas j’ai toujours fait ça avec du plaisir et pour moi c’était logique. C’était logique de commencer les choses par un début. Si on regarde dans la chanson française, une Edith Piaf elle a commencé comme ça (même si je ne suis pas particulièrement fan d’Edith Piaf). En tout cas pourquoi pas aller chercher les gens où ils sont, là où ils se retrouvent et leur proposer quelque chose. Moi ça a toujours été positif, j’ai toujours eu un élan qui m’a poussé plus loin et j’ai eu mon premier public comme ça. Donc la scène c’est important, c’est quelque chose que j’attends toujours, mais je garde toujours un moment privilégié où je me retrouve seule. Il arrive un moment où je dis aux musiciens de me laisser seule (rires).

D’ailleurs qu’elle est l’ambiance dans un tour bus quand on se retrouve seule avec des garçons ?

La musique est déjà un milieu très masculin, même s’il y a une émergence d’écriture féminine et c’est tant mieux. Dans le tour bus je suis la seule fille mais j’ai une super équipe, je les ai choisi. Ca a été mettre en place tout le concert, de la lumière jusqu’au son, on a beaucoup travaillé. Je sais que j’ai beaucoup pris la tête aux musiciens pour les enchaînements, c’est important pour moi de mettre les bons morceaux les uns à côté des autres. Pour ça, ça nous a pris vraiment une dizaine de dates, même plus, où j’ai beaucoup changé l’ordre. Et là on a quelque chose de bien, mais je commence à faire rentrer de nouveaux morceaux. Il y a toujours des petits changements, parce qu’il ne faut pas qu’on traîne dans nos habitudes, c’est bien qu’il y ait du piquant.

Vous qui êtes une artiste notoire de la chanson française, qu’elle est votre regard sur la scène musicale française actuelle ?

Moi si je me situe, je suis plutôt dans la génération de Bénabar, M, Camille, toutes les filles des Françoises avec lesquelles j’ai fait la création de Bourges. Il y a une nouvelle génération qui est en train d’arriver, et j’ai l’impression que cette nouvelle génération chante de moins en moins en français. C’est ce que je ressens.

Ce n’est pas faux.

Pourquoi je ne sais pas. Et du coup, parfois je cherche à entendre de la nouveauté en chanson française et j’ai un peu plus de mal. Il y en a quelque uns, il y a une jeune fille qui s’appelle L (Raphaële Lannadère, ndlr), que j’ai reçue. C’est vrai que c’est difficile de faire sonner la langue française, mais je trouve que ça a sa particularité aussi.

A aucun moment vous n’avez songé à écrire des titres en anglais ?

Ca m’arrive de faire des reprises et peut-être que ça m’amuserait, si je devais aller chanter à une période donnée à l’étranger, de traduire un de mes albums pourquoi pas. Mais après je me dis, c’est un exercice difficile. Il y a plein de choses à faire avec la langue française je pense, c’est assez riche, la faire sonner justement c’est aussi être à la recherche, passer du temps. Moi j’ai envie de faire ça, parce que c’est celle que je comprends le mieux aussi. Je ne vais pas chercher à comprendre les paroles quand on chante en anglais. Je suis touchée par autre chose, je suis touchée par des sons. Ce que j’essaye de faire, parce que je n’écoute pas que de la chanson française, je peux écouter du rap, de la pop,… je vais essayer de faire une synthèse de moi comment j’aborderai les choses. J’aime bien aller puiser à droite et à gauche et proposer quelque chose de personnel.


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Un grand merci à La Grande Sophie pour sa gentillesse et sa disponibilité. Merci également à Nicolas Humbertjean son attaché de presse et Judith Levy de Mademoiselle & Co.