1976, Jeux Olympiques de Montréal. Nadia Comaneci, justaucorps blanc ponctué d’une queue de cheval, soulève la ferveur d’un public médusé par la gymnaste roumaine qui collectionne pour la première fois de l’Histoire les « Perfect Ten ». L’écrivaine Lola Lafon construit un roman nourri d’écrits autobiographiques de la sportive, de contenus journalistiques et d’imagination. Quand la littérature surpasse l’Histoire.

Nadia Comaneci, ou la petite fille qui faisait s’affoler les ordinateurs

C’est aux Jeux Olympiques de Montréal que la prestation d’une enfant à la poutre fait, pour la première fois de l’histoire sportive, s’affoler les techniciens de l’horlogerie suisse Longines ! Incapables de déplacer la virgule pour afficher la note de la perfection absolue 10,00, c’est avec un « 1,00 » que la Jeanne d’Arc magnésique éclate à la face du monde et sera, dès lors, un modèle de force et de fragilité sous la plume de Lola Lafon.
Dans ce récit hors du commun, il y a cette trouvaille habile : afin de donner la parole à Nadia Comaneci, l’auteure imagine un échange épistolaire avec celle-ci. La gymnaste reprend alors, par sursaut, le pouvoir sur le récit.

Nadia Comaneci, la petite fille qui ne tombait jamais

Énormément documenté, l’écrivaine ne livre pas un roman sur le sport, bien que son lyrisme permette d’exprimer toute la beauté de l’exploit sportif… et toute sa cruauté. Il regroupe les thématiques chères à l’auteure : le genre et le mouvement, le corps féminin dans l’espace, la guerre froide avec le bloc de l’est et de l’ouest. On découvre que, pendant l’ère Ceaucescu, des décrets sur le corps des femmes avec l’incroyable « police des menstruations » étaient sévèrement appliqués, qu’à la même époque en Occident l’hypermédiatisation des filles hypersexualisées devenait tendance avec notamment Jodie Foster dans Taxi Driver ou Brooke Shields dans La Petite
Et c’est dans ce monde ambivalent que Nadia évolue en équilibre, souffre et s’endurcit, répétant jusqu’à l’épure absolue chaque geste. Véritable machine poétique sublime.

C’est très troublant le passage que j’ai écrit sur les petites filles de l’Ouest et celles de l’Est. Ces petites filles chargées de maquillage un peu comme des petites esclaves et elle, Nadia, qui arrive le visage pâle, un peu comme une guerrière. J’adore cette image, j’adore le fait qu’elle était entre fille et garçon, elle échappe à son genre pendant un moment.
Lola Lafon

Jusqu’au jour où la fillette est rattrapée par les lois de la nature et devient femme, à partir de là ses prouesses techniques compteront moins que ce corps qui s’arrondit.  Réflexion de Lola Lafon sur la manière dont nos civilisations  érigent leurs idoles et les dévorent, sur la violence du regard posé sur le corps des femmes.
Quand bien même, l’athlète roumaine  a « ravagé le joli chemin rétréci qu’on réserve aux petites filles », réalisant des figures jamais réalisées alors, filles et garçons confondus.

« Le titre par exemple, c’est la première phrase que j’ai écrite. Les journalistes occidentaux à Montréal lui demandaient de sourire mais elle ne le faisait pas. Dès le début elle refuse d’être comme les autres, que ce soit chez les communistes ou aux États-Unis ensuite. Dans la Roumanie communiste, tu ne pouvais pas résister frontalement. Cela passait par des choses ou des attitudes plus subtiles. Ce qui est son cas, par exemple quand elle ne sourit pas pour les médailles.
Lola Lafon

Le communisme, poutre de 10 cm de large

La petite communiste qui ne souriait jamais fait se confronter la dictature communiste d’hier et le système capitaliste d’aujourd’hui sans manichéisme, et se referme sur l’exil en 1989 de Nadia Comaneci aux Etats-Unis…

Le succès du capitalisme, c’est d’arriver à faire accepter des choses qui sans le communisme étaient considérées comme horribles. Le capitalisme est nettement mieux marketée.
Lola Lafon

Lola-Lafon-La petite-communiste-qui-ne-souriait-jamais

 

Lola Lafon/Nadia Comaneci : la Roumanie comme point commun

Lola-LafonD’origine franco-russo-polonaise, élevée notamment en Roumanie, Lola Lafon s’est d’abord consacrée à la danse avant de se tourner vers l’écriture puis la musique. Elle est l’auteure de trois romans parus aux éditions Flammarion : Une fièvre impossible à négocier (2003) ; De ça je me console (2007) et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce (2011). Elle a également signé deux albums chez Harmonia Mundi : Grandir à l’envers de rien (2006) et Une vie de voleuse (2011)